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Le Gouvernement australien qui reçoit le 4ème Congrès Mondial de l'OMPH définit clairement l'objectif d'une société pour tous où les personnes handicapées sont les sujets d'une Politique volontariste prônant le respect des particularismes communautaires. John FAHEY, Premier Ministre australien, déclare dans son discours de bienvenue, "Avec les 5ème Olympiades ABYLIMPICS qui se dérouleront en 1995 à Perth, un effort particulier sera mené pour organiser les jeux paralympiques de l'An 2000 dans les meilleures conditions d'intégration". L'Australie ne relève pas pour autant le défi d'inclure les compétitions handisport au sein des prochains Jeux Olympiques, et les sportifs handicapés joueront toujours entre eux quelques semaines après "la grande messe". Nous aurions pourtant aimé penser, au regard de ce que l'humanité a déjà prouvé et malgré tout ce que les logisticiens du sport peuvent opposer à cette perspective, une fête qui célèbre le siècle dans le pluriel des différences. Préparer l'entrée des personnes handicapées dans le deuxième millénaire, c'est aussi la préoccupation centrale du 4ème Congrès de l'OMPH. Comme pour soutenir cet objectif, la rigueur, l'enthousiasme, la pugnacité et l'engagement des 250 personnes handicapées qui ont mené chacune un effort particulier pour arriver jusqu'ici, représente à lui seul un espoir immense pour l'avenir. Oui, même blessée ou limitée dans son action, la personne humaine possède un potentiel d'action et de création qui ne demande qu'à être mieux reconnu. Oui, comme l'a déclaré Desmond Tutu dans son discours d'ouverture, "Si les personnes handicapées ont souvent besoin d'une attention particulière, elles peuvent aussi aider la société à devenir plus tolérante et contribuer à la construction d'un monde meilleur". Heureusement, l'activité intense de ces derniers mois me laisse peu de temps pour m'inquiéter de ce voyage, de ma mission importante, de la perspective des 23 heures de vol qui séparent Paris de Sydney, et de l'incertitude d'une assistance sur place. Heureusement, je sais qu'avec la présence de 250 personnes handicapées arrivant du monde entier, tout, ou presque, est prévu pour mon accueil. Heureusement, enfin, je sais par expérience qu'avec un sourire et l'accent français, la plupart des situations peuvent se résoudre en sollicitant l'hôtesse ou le voisin. La solidarité n'est pas un vain mot ; c'est grâce à celle des membres du GFPH que je pars, c'est pour rencontrer celle qui unit personnes handicapées du monde que je m'en vais, et c'est parce que la solidarité au quotidien existe entre les hommes que je peux réaliser mon voyage. Merci à tous pour cette aventure.
J'arrive à Sydney après 36 h de voyage et une étape de douze heures à Hong-Kong. Parti depuis deux jours et deux nuits calendrier, je découvre les affres du décalage horaire et, au moment où la France grelotte sous la bise de Décembre, j'apprécie la chaleur du soleil qui éclaire le printemps de l'hémisphère Sud. Construite en 1770 autour du port et peuplée de 3 600 000 âmes, Sydney est la plus grande et la plus vieille ville d'Australie. "Les immeubles y sont les plus colorés, les conducteurs les plus fous et les nuits les plus animées" explique fièrement un guide touristique. Le quartier de "Darling-Harbourg" où se tient le Congrès ressemble à Montréal ou San Francisco. Aisément accessible aux personnes voiturées, un métro aérien se faufile en silence entre les grattes ciel aux couleurs vives pour desservir l'ensemble du quartier, le jardin japonais, les commerces, les hôtels et les autres lieux de visite proches. Le Dimanche, une foule dense de promeneurs se presse dans les allées, et c'est avec étonnement que nous découvrons l'ambiance dominicale qui entoure l'endroit de nos travaux. Des troubadours et des chanteurs de rue amusent le quidam contre un ou deux dollars, des départs d'excursions maritimes emmènent les familles et les amoureux au large, les nombreux magasins et restaurants achalandent les promeneurs et, tout au bout de la jetée, le fameux opéra futuriste de Sydney offre sa masse acérée aux regards : Comédies musicales, opéras lyriques ou concerts, tout y est facilement accessible malgré l'imposant escalier qui déroule ses marches devant l'entrée. Mon hôtel est situé dans un quartier qui ressemble à Pigalle. "Kings Kross" est le rendez-vous de tous les fêtards et, les soirs de fin de semaine, le bruit d'une marée humaine monte de la rue pour emplir la nuit jusqu'au petit matin. J'y découvre une foule de petits restaurants, du Japonais à l'Italien en passant par le Grec, tapis au détour d'une des ruelles qui découpent le quartier. Les maisons sont en bois, avec ou sans colonnades, et souvent cachées derrières les grandes rangées d'arbres verts et feuillus qui bordent la route. L'atmosphère très coloniale de ces constructions rappelle des temps pas si lointains, lorsque les premiers colons de la couronne britannique surveillaient d'ici le départ des bateaux lourdement chargés de minerais ou d'épices. Tout d'abord terre d'exil et de bagne pour les mauvais sujets de sa Majesté la Reine d'Angleterre au XVIIIe siècle, l'Australie devient une terre d'immigration après la découverte d'un important gisement aurifère en 1851. Après 1901 et la proclamation du "Commonwealth of Austrialia", des immigrants de toutes origines arrivent massivement pour profiter des richesses du pays. Restant une terre encore peu peuplée, l'immigration est toujours possible en Australie. Elle est toutefois soumise à une réglementation beaucoup plus stricte depuis l'abolition récente, en 1986, des derniers textes législatifs et judiciaires qui liaient l'Australie à la Grande-Bretagne. La langue anglaise qu'utilisent les habitants de Sydney est teintée de tous les accents, et au "Choukrane" du chauffeur de taxi Libanais succède le "Graciè" du boulanger italien, le respectueux "Sayanora" du portier asiatique ou le fier "Merci beaucoup" du barman canadien. Parler avec un fort accent étranger est normal ici, et quand il n'est pas en groupe avec son bermuda et son Nikon, le touriste peut se fondre aisément à la population locale. Tous viennent d'ailleurs, des Amériques, d'Europe, d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient ou d'Asie. Seule une partie infime de la population (1%) vit sur la terre de ses ancêtres. Les aborigènes habitent le continent depuis 40 000 ans et s'adaptent parfois assez mal au décor que sont venus planter les colons. Mais leur culture semble maintenant rejaillir du passé comme pour mieux réapprendre à l'homme blanc l'art du symbole et les vertus du rêve. La peinture et la musique aborigène colorent la vie australienne de couleurs chaudes et de vibrations profondes, l'art ancestral est devenu officiel et c'est peut-être la plus belle revanche qui soit sur le conquérant : Peupler ses songes Ce que Ron perçoit de Sydney, lui, ce sont mes yeux qui lui racontent. L'aveugle poussant le paralytique, nous sommes partis pour une visite de la ville à pied. Sydney est loin d'atteindre les dimensions de Paris et nous rejoignons assez vite le centre de la ville, entre "Pitt Street" et "Georges Street". Les magasins sont ici les plus nombreux et une grande animation accompagne la préparation des fêtes de fin d'année. Les Pères Noël qui amusent les enfants au coin de la rue paraissent quelque peu incongrus sous le soleil d'été ; essayez d'imaginer un père Noël vendant des glaces sur la plage ! À la recherche du cadeaux de bon goût, vous irez flâner dans les luxueuses galeries qui s'ouvrent sur "Pitt Street". Dans un style Victorien au charme londonien, trois ou quatre niveaux de magasins proposent les meilleurs produits australiens qui, grâce au taux de change, peuvent parfois s'avérer abordables à la bourse du visiteur. La fameuse galerie du "Queen Victoria Building", dont Pierre Cardin aurait dit "qu'elle est le plus bel espace commercial du monde", se distingue par les pages d'histoire qui y sont exposées. Non seulement destiné au commerce, cet endroit est aussi un musée qui raconte les fastes de l'époque coloniale Anglo-saxonne. Les imposants tableaux du 18ème qui dépeignent la Cour Royale côtoient ainsi le raffinement des boutiques de luxe, le client affairé pose un instant son regard sur le portrait de l'un de ses probables ancêtres, et les visiteurs que nous sommes s'amusent des scènes historiques que jouent toutes les heures les marionnettes de l'horloge centrale. Nous quittons cette ambiance feutrée pour nous engouffrer dans un centre commercial dont les galeries traversent les immeubles, passent sous les rues et s'entrecroisent au travers une succession de niveaux reliés entre eux par de nombreux escaliers mécaniques, plans inclinés et ascenseurs : Restauration et alimentation aux niveaux inférieurs, souvenirs au rez-de-chaussée et habillement aux étages supérieurs. Débouchant enfin sur la rue après avoir erré quelque temps à la recherche du bon ascenseur, nous avons la joie de découvrir l'ombre, le calme et la verdure de "Hyde Park", juste de l'autre côte de la rue. La fraîcheur des jardins et pelouses nous accompagne durant l'heure qu'il faut pour traverser le "Royal Botanic Gardens", un jardin botanique planté d'essences qui, bien que parfois connues, n'en présentent pas moins des proportions inhabituelles. Tel ce Ficus géant, par exemple, à l'ombre duquel j'ai dû comprendre qu'il était le grand frère de nos si fragiles plantes d'appartement. Même les nombreux oiseaux qui parsèment les pelouses sont disproportionnés ! Au milieu des pigeons que nous connaissons, des échassiers de la taille d'un dindon picorent les miettes de sandwich du bout de leurs longs becs. Les perroquets, quant-à-eux, poussent leurs longs cris éraillés comme pour mieux nous avertir de la fermeture du parc. Nos travaux touchent à leurs fins et la traditionnel banquet de clôture réunit l'ensemble des participants pour les dernières accolades. Nous nous reverrons tous dans quatre ou cinq ans, plus forts et plus nombreux, pour accueillir avec confiance et espoir les années du 21ème siècle. Dans cette attente, je me renseigne pour savoir comment il m'est possible de faire une visite rapide de ce lointain pays. Face au gigantisme de l'Australie, les 4 jours qui me restent entre la fin du Congrès et le départ de mon avion semblent bien maigres pour jouer le touriste.
Croyant poser une colle, je demande tout de même à une agence de voyage s'il est possible de louer une voiture équipée pour la conduite manuelle. À ma plus grande surprise, l'hôtesse me répond une heure plus tard qu'une voiture de tourisme avec commandes manuelles est disponible près de mon hôtel dés le lendemain, et ce pour le prix d'une location ordinaire, kilométrage illimité ! Alors c'est dit, je louerai donc une voiture pour trois jours. Il ne me manque qu'un guide, quelqu'un pour m'accompagner. Le contrat de location prend effet demain à 8 h 30, l'après midi est déjà avancé, je dois terminer encore quelques traductions et ... "Bonjour, vous êtes français ?" Le jeune homme qui me pose cette question s'approche en souriant. "Heu oui, je viens de Paris. Vous faites partie de la délégation Canadienne ?" "Pas du tout, je m'appelle Philippe, je viens de Suisse. Je fais des études en développement international et je suis actuellement en vacances pour trois mois en Australie. J'ai entendu parler de votre Congrès dans les journaux et je viens voir ce qui se passe, rencontrer des gens." Quelques minutes plus tard autour d'un verre, nous convenons de passer les trois prochaines journées ensemble et décidons d'allier nos moyens : Lui les jambes et de bons bras, moi la voiture et la carte. Il se trouve que nous partageons beaucoup plus. Philippe parlera quelques jours plus tard de la raison de son périple à travers le monde : Il vient d'apprendre sa sclérose en plaques et cherche à goûter toutes les limites de son corps avant qu'il ne cesse de lui obéir. Beauté des rencontres quand tu nous suis ! Un astucieux système de commandes manuelles a été monté sur la voiture de location, l'appareil s'installe en très peu de temps et se dépose aussi vite, la fabrication en est simple et peu coûteuse et n'importe quelle voiture automatique fait l'affaire. Simple, économique et efficace. Le circuit est rapidement établi : 450 Kms en montant au Nord Ouest vers les "Blue Mountains" et "Dubbo", 500 Kms vers l'Ouest pour traverser le parc naturel de Tops et rejoindre le Pacifique à "Port Macquarie", et 450 Kms en longeant la côte vers le Sud-Est pour revenir sur Sydney. Un triangle qui traverse des décors que je croyais réservés au grand écran. Sortis de Sydney depuis plus de 100 Kms, nous perdons beaucoup de temps à chercher les "petite routes" tranquilles qui grimpent dans la montagne. Le réseau routier de l'Australie est entretenu et facilement carrossable, mais c'est avec un véhicule tout terrain qu'il vaut mieux se lancer à l'assaut du réseau secondaire ! Autour de "Katoomba", après une série de tentatives pour essayer de nous évader hors des sentiers battus, je maîtrise parfaitement l'art du demi-tour et me résigne à suivre la route principale ou les flèches des "touristic tour". Les aménagements originaux que je découvre sur les principaux "points de vue" qui surplombent les "Blue Mountains", sont des places de stationnement réservées aux personnes handicapées qui permettent d'apprécier le décor sans sortir du véhicule. Logique, pratique et respecté. Au sortir des "Montagnes bleues" et de ses décors grandioses de forêts et de rochers, la route s'étire mollement devant nous sur l'immensité des paysages vallonnés et verdoyant du "Bush". Organisées autour d'une rue principale bordée de façades en bois, les villes sont de plus en plus éparpillées, posées au milieu des prairies ou paissent d'immenses troupeaux de moutons, vaches, bisons et chevaux. Un cow-boy nous salue du haut de son cheval, la route rectiligne se perd à l'infini, les voitures se font de plus en plus rares, la radio égrène des notes de "Bush Music", et les kilomètres succèdent aux kilomètres, mollement, doucement, lentement. Le soleil embrase le ciel de ses langues de feu quand nous arrivons à "Dubbo". Aux lumières des enseignes des hôtels climatisés qui s'affichent à l'entrée de la ville, nous préférons l'auberge de jeunesse YHA et son atmosphère familiale. Pour 10 AU$ , la maîtresse de maison nous remet des draps, des couvertures et deux lits du dortoir. Nous remarquons que, sur la carte, la route que nous avons choisie comporte par endroits des secteurs tracés en blanc, mais nous sommes loin de nous douter que ce changement de couleur indique que la route se transforme en piste. Si la berline qui nous emmène s'avère peu adaptée au sport tout terrain, c'est tout de même grâce à cette méprise que nous découvrons le Parc Naturel de "Barrington-Tops" entre "Scone" et "Taree". Les 3 heures qu'il nous faut pour avaler les 100 Kms de piste en question, sont entrecoupées d'une succession d'émerveillements. Au milieu d'une terre qui semble sortir du berceau de la création, seuls quelques "pionniers" vivent dans les derniers hameaux qui s'égrènent au bord de la piste. Nous avançons maintenant au pas entre les ornières et les rochers qui se détachent de la falaise, la marche est difficile et nous commençons à penser au besoin d'essence. Cette épreuve tout terrain imprévue fiche en l'air toutes nos prévisions de consommation. Heureusement Gloucester n'est plus qu'à 60 Kms, l'état de la "route" s'améliore après le dernier col, et si les kangourous qui sautillent maintenant devant la voiture nous laissent passer, nous pouvons espérer rejoindre "Port Macquarie" pour la nuit pour rejoindre une auberge de jeunesse. Dés le saut du lit le lendemain, je m'élance au-dehors pour profiter du lever de soleil sur le Pacifique. Ne sachant pas vraiment où me diriger, je suis les joggeurs matinaux à grand renfort de "Good morning", et leur foulée m'amène jusqu'à une pointe rocheuse qui surplombe la petite crique de "Town Beach". La mer est haute et les premiers surfeurs profitent déjà des rouleaux qui se brisent sur la plage. Leurs ombres se découpent au milieu d'une gerbe d'écume irisée, l'air tremble déjà de chaleur à la surface de l'océan. Le regard perdu dans l'horizon de cette mer lointaine, je savoure avec délices ces derniers instants du bout du monde. Mes pensées se tournent vers l'Est, là où naît le soleil depuis toujours ... Après tous les rêves futuristes et tous les espoirs d'une société idéale qui jalonnèrent notre siècle puissent les premiers rayons du soleil de l'an 2000 simplement éclairer un monde plus sage et plus tolérant ! |
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